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Grand Ensemble Vocal d'Annecy

Activité du Grand Ensemble Vocal d'Annecy

Mahler chef de chœur

Publié le 27 Août 2014 par François Darot

Gustav Mahler dans la montagneAlors que nous allons bravement nous attaquer à ce monument qu’est la Huitième Symphonie de Gustav Mahler, il n’est peut-être pas sans intérêt de savoir comment le compositeur lui-même s’y est pris pour monter son œuvre, et les difficultés qu’il a rencontrées, notamment avec les chœurs… Cela nous aidera peut-être à compatir aux suées qu’une telle entreprise ne manquera pas d’infliger à notre propre chef de chœur, qui risque de mouiller plus d’une fois sa chemise, et à supporter stoïquement les lazzis qu’il ne manquera pas non plus de nous décocher à l’exemple de son illustre prédécesseur…

 

 

 

La création de la Huitième, sous la baguette de Mahler en personne, a lieu à Munich le 12 septembre 1910 (avec un deuxième concert le lendemain). Même si l’appellation de « symphonie des mille » est une pure invention publicitaire de l’impresario munichois Emil Gutmann (lequel ne sera pas avare d’autres trouvailles « promotionnelles », à tel point que Mahler, apercevant sur les tramways les affiches rouges sur lesquelles son nom s’étale en caractères énormes, se prendra la tête dans les mains en s’exclamant : « J’ai honte ! »), l’œuvre n’en exigera pas moins des effectifs respectables : deux sopranos, deux altos, ténor, baryton, basse, chœur d’enfants, double chœur et grand orchestre…

 

 

 

 

Gustav Mahler faisant répéter sa 8e symphonie au Neue Musik-Festhalle de Munich, septembre 1910, publiée dans le catalogue de l'exposition "Gustav Mahler, un homme, une œuvre, une époque" au Musée d'art moderne de la ville de Paris en janvier-mars 1985, avec ce commentaire : "L'une des très rares photos de Mahler dans son activité de chef d'orchestre; avec son habituelle impatience, le musicien n'a pas pu tenir la pose : dans le flou de son visage on n'aperçoit plus que le reflet de ses lunettes [il faut de bons yeux - ndlr], exactement comme dans l'une des silhouettes de Böhler".

Gustav Mahler faisant répéter sa 8e symphonie au Neue Musik-Festhalle de Munich, septembre 1910, publiée dans le catalogue de l'exposition "Gustav Mahler, un homme, une œuvre, une époque" au Musée d'art moderne de la ville de Paris en janvier-mars 1985, avec ce commentaire : "L'une des très rares photos de Mahler dans son activité de chef d'orchestre; avec son habituelle impatience, le musicien n'a pas pu tenir la pose : dans le flou de son visage on n'aperçoit plus que le reflet de ses lunettes [il faut de bons yeux - ndlr], exactement comme dans l'une des silhouettes de Böhler".

Et pour faire marcher ensemble tout ce petit monde en mesure à la baguette, Mahler a négocié ferme avec Gutmann et obtenu le chiffre exorbitant pour l’époque de 32 répétitions ! [juste ce qu’il nous faut ! – ndlr). 

Il va donc d’abord faire répéter à Vienne le célèbre Singverein, avec lequel d’emblée les négociations démarrent fort : « Le directeur Hofmann m’a fait la remarque assez comique qu’il comptait bien que chaque répétition ne dure pas plus de trois heures (…). Voulez-vous s’il vous plaît vous arranger pour que tous les participants soient fermement convaincus qu’une œuvre qui dure environ deux heures et demie ne peut pas être répétée en trois heures. Il me faut absolument la certitude que tous les exécutants sont vraiment disposés à mettre en jeu toutes leurs forces pour répéter aussi longtemps que ce sera nécessaire (…), sinon je laisserai tomber toute l’affaire. Ce n’est pas un projet d’excursion pour un festival de chant choral, mais une entreprise sérieuse et difficile » (à Schalk).

Fragment autographe de la 8ème : Veni creator

Fragment autographe de la 8ème : Veni creator

Et dès les premières répétitions en mai, l’entreprise s’annonce effectivement ardue : « Je me heurte ici à des difficultés telles, avec le Singverein, qu’elles mettent toute l’entreprise en péril » (à Gutmann). En juin, les choses ne s’arrangent guère : « Donc lundi soir, répétition durant laquelle s’est révélée toute la nullité du Männergesangverein [les choristes hommes - ndlr] : ils ne sont tout simplement pas venus et ils ont commencé à répéter avec quatorze petits bonshommes (…) pris de colère j’ai failli m’en aller. Plus tard, il est venu plus de monde. Je suis sorti de mon coin comme un petit garçon boudeur et j’ai pris la baguette. Aussitôt tout s’est mieux passé mais on s’est aperçu que ces messieurs ne savaient pas encore leur partie. Je ne suis toujours pas sûr que l’exécution puisse avoir lieu parce que je suis fermement résolu à ne tolérer aucune négligence artistique. En tous cas les dames sont excellentes et compensent l’abjection des hommes » [on en prend pour notre grade ! - ndlr] (à Alma). Et encore : « [Cette répétition] m’a totalement déprimé. Au début il n’y avait que huit hommes environ. A la fin l’effectif était monté à soixante-dix (dont les cinq ténors supplémentaires) [toujours eux ! - ndlr]. Cependant le plus pénible a été qu’ils étaient encore très hésitants (…) il faut absolument étoffer solidement les hommes avec des chanteurs sûrs et payés » (à Gutmann). Au final, c’est Mahler lui-même qui devra sortir de sa poche 2 000 couronnes pour avoir son nombre de choristes pour le concert, alors qu’il n’a exigé aucun cachet de chef d’orchestre…

Dans cette ambiance déprimante, Mahler quitte Vienne le 10 juin pour Leipzig, afin d’y faire répéter non-stop deux jours entiers le deuxième chœur engagé dans l’affaire, le Riedel-Verein, qui va heureusement lui mettre un peu de baume au cœur : « Tout le chœur (250) était présent dès huit heures sonnantes et attendait avec respect mon arrivée, sage comme à l’école. Il connaissait déjà parfaitement son texte et il était déjà plongé dans un magnifique enthousiasme, sans aucun « chichi » (ils se sont ensuite regroupés dans la rue pour me chanter un vivat) » (à Alma). Un enthousiasme et des vivats dont Mahler a bien besoin, même si le chœur de Leipzig « naturellement, ne peut pas rivaliser, de loin, du point de vue de la sonorité, avec le Singverein viennois ».

Mahler quitte ensuite Leipzig et cet intermède heureux, pour Munich où il va renouer avec les déceptions : « Aujourd’hui, première répétition d’ensemble. Ce fut un véritable purgatoire » (à Alma). « Le chœur d’enfants est composé majoritairement de filles et pourtant le son est frais et ils sont nombreux. [Ils sont] lamentablement mal préparés. Je ne sais même pas si je parviendrais à obtenir un peu de précision (…). Je suis encore très frais et je supporte bien toutes ces épreuves » (à Bruno Walter). Un peu plus tard, Mahler finira par s’amadouer et succomber au charme juvénile : « J’ai eu aujourd’hui la répétition avec les enfants. Il y a parmi eux des garnements tout à fait délicieux. Malheureusement la plupart sont des filles [le « problème » récurrent des chorales - ndlr], mais qui sont très charmantes et qui gazouillent comme des moineaux. Hélas ils ont été formés par deux affreux bousilleurs (les maîtres des diverses classes) et ce sont eux qui sont ma douleur » (à Alma).

 

Mais à la différence de cette jeunesse gazouillante, Mahler, lui, n’est plus aussi « frais » qu’il l’assure, et même en réalité épuisé, à la suite de ces deux mois de déplacements et de répétitions non-stop, pendant lesquelles il doit même parfois corriger lui-même, le soir à son hôtel, les partitions d’orchestre et de chœur… Il aspire à un break à la campagne, à Toblach, « pour m’aérer et me régénérer pendant quelques jours ». Et il écrit à sa belle-mère : « Tu serais gentille de t’assurer que je trouve à Toblach un lit, du beurre, des épinards, etc. Je me suis occupé à Vienne du pain » (à Anna Moll).En réalité, ces « vacances champêtres » tant désirées seront pour Mahler une pilule plus qu’amère, certainement le pire été qu’il lui ait été donné de vivre jusqu’alors… 

 

C’est en effet pendant cet été 1910, entre deux séries de répétitions de la Huitième, que prend place le fameux épisode de la « crise » du couple Mahler, suite à la révélation à Mahler par le « coupable » lui-même, à la suite d’un étonnant acte manqué, de la liaison entre sa fantasque épouse Alma et le jeune architecte Walter Gropius, futur fondateur du Bauhaus. Cette crise, qui va provoquer un renversement complet des rapports « dominant-dominé » dans le ménage Mahler, a déjà fait couler un flot d’encre [auquel on se propose néanmoins d’en rajouter un filet dans un autre papier - ndlr]. Sigmund FreudRetenons-en pour l’instant que Mahler sera plongé dans un tel désarroi qu’il entreprendra fin août un aller et retour éclair en train à Leyde (Pays-Bas) afin de s’y entretenir avec un certain Sigmund… Freud, au cours d’une promenade de l’après-midi autour de l’hôtel de ce dernier. Cette « analyse sauvage », contraire à tous les principes de la psychanalyse freudienne, aura pourtant pour effet bénéfique immédiat de rassurer Mahler, et sans doute aura-t-elle contribué à lui permettre de retrouver suffisamment de force et de sérénité pour être en mesure de continuer à assurer les répétitions de la Huitième. Revenons-donc à celle-ci…

Fragment autographe de la 8ème : 2ème mouvement, fin.

Fragment autographe de la 8ème : 2ème mouvement, fin.

 

Les toutes dernières répétitions reprennent début septembre à Munich, où Mahler retrouve avec joie le chœur des enfants. Pendant une répétition, au milieu du tumulte de l’orchestre, il leur crie de chanter si fort que « les anges du ciel pourront les entendre ». Et ils les entendent si bien qu’on voit Mahler sortir un mouchoir de sa poche pour sécher les larmes qui coulent sur ses joues…  A un autre moment : « Il faut qu’ici mon chœur de garçons entre comme un couteau dans du beurre ». Et les enfants le lui rendent bien : à la générale, après le Veni Creator, Mahler entend une petite voix lui crier du haut de l’estrade : « Herr Mahler ! Das Lied ist schön ! ».

Il ne sera pas toujours aussi attendri par les choristes adultes... Aux femmes du chœur qui continuent à bavarder [tiens, tiens… - ndlr] malgré plusieurs rappels à l’ordre : « Mesdames, cette symphonie-ci a été composée pour des voix qui chantent. Dans la prochaine, j’introduirai des chœurs parlés ! Si vous voulez tout de même parler, allez donc… en Australie ! ». Aux basses, qui avaient fait un peu trop ressortir un motif mélodique : « Pas de musique sans âme ! », ou encore : « Pas si inconsistant, Messieurs, jouez du violoncelle ! ». Mais les choristes ne sont pas les seuls à la peine, et tout le monde en prend un peu pour son grade… A la basse Richard Mayr : « S’il vous plaît, Herr Mayr, pensez au texte, pas à la musique ! ». A l’orchestre : « Messieurs, est-ce que vous allez donc vous mettre à jouer ? Les mesures qui vous vont le mieux sont les silences ! ». Au premier trompettiste qui oppose une résistance passive à toutes ses recommandations : « Mon cher monsieur, vous êtes un excellent trompettiste, c’est vous qui jouerez la dernière note… mais ce n’est pas vous qui aurez le dernier mot ! ». A l’organiste : « Mais c’est un orgue de foire, je n’ai jamais rien entendu d’aussi affreux ! Il conviendrait parfaitement à la salle de récréation des enfants pour une fête de la bière munichoise ! »…

 Symphonie tragique "Seigneur ! j'ai oublié la corne d'automobile ! Maintenant je peux encore écrire une symphonie ! NB : on peut rattacher à cette caricature de Mahler l'anecdote ultérieure suivante :  Pendant les répétitions de la 8e à Vienne avec le Singverein, il arriva un jour qu'une automobile passe sous les fenêtres de la salle en cornant particulièrement fort. Mahler interrompt la répétition et lance aux choristes : "Vous avez certainement lu que j'utilisais des trompes d'automobiles dans mes symphonies. Eh bien ! en voici un exemple !".

Symphonie tragique "Seigneur ! j'ai oublié la corne d'automobile ! Maintenant je peux encore écrire une symphonie ! NB : on peut rattacher à cette caricature de Mahler l'anecdote ultérieure suivante : Pendant les répétitions de la 8e à Vienne avec le Singverein, il arriva un jour qu'une automobile passe sous les fenêtres de la salle en cornant particulièrement fort. Mahler interrompt la répétition et lance aux choristes : "Vous avez certainement lu que j'utilisais des trompes d'automobiles dans mes symphonies. Eh bien ! en voici un exemple !".

Finalement, peinant, criant, suant, tempêtant, trépignant, hurlant, harcelant et épuisant ses troupes sans relâche ni pitié, notre « chef de chœur » galvanise tout son monde par son énergie inlassable, sa volonté inflexible et sa foi en son œuvre : « La fatigue lui est inconnue et il ne pense plus à lui-même, mais à son œuvre, pour lui donner une exécution suprêmement parfaite, c’est à quoi tendent toutes ses pensées et toute sa volonté » (Neues Wiener Journal). La création de la Huitième sera un triomphe retentissant, le plus grand de la vie de Mahler (et le dernier, car il n’a plus que huit mois à vivre…) et sans doute de toute l’histoire de la musique et du concert. « Mahler, ce divin démon, a dominé les masses colossales, qui sont devenues sources de lumière » (Alma). A nous modestement de « mettre en jeu toutes [nos] forces » pour qu’un peu de cette lumière jaillisse à nouveau le 10 juillet 2015…

affiche pour la première audition de la 8e, l'affiche dont Mahler avait honte...

affiche pour la première audition de la 8e, l'affiche dont Mahler avait honte...

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