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Grand Ensemble Vocal d'Annecy

Activité du Grand Ensemble Vocal d'Annecy

Marcello tacle Vivaldi !

Publié le 8 Avril 2014 par François Darot in Vivaldi, Assistance Technique

 

 

Tout d'abord le Poète moderne ne doit pas avoir lu ni lire jamais les anciens auteurs latins et grecs, par la raison bien simple que les anciens grecs et latins n'ont jamais lu les modernes.

 
 
 

Comme on peut s'en douter, le « choc des egos » entre artistes, et même entre musiciens, voire entre compositeurs, ne date pas d'aujourd'hui...

A preuve, bien avant Twitter mais en nettement plus long, Benedetto Marcello (compositeur italien, 1686-1739) n'hésite pas à publier anonymement sous le manteau un véritable pamphlet dénonçant les travers du « théâtre à la mode », en l'occurrence essentiellement celui de son confrère et néanmoins rival Vivaldi, dont les opéras connaissent un vif succès à Venise dans les années 1706-1720.

 

 

Il ne devra pas connaître davantage la métrique du vers italien, mais en avoir seulement quelque notion superficielle qui lui ait appris que le vers se forme de sept ou de onze syllabes, et avec cette règle il pourra en composer à volonté de trois, de cinq, de neuf, de treize et même de quinze.

 

Ce libelle, « méthode certaine pour bien composer et bien exécuter les opéras italiens en musique, à l'usage moderne » est une satire assez réjouissante à lire, même si elle ne fait pas toujours dans la dentelle (mais n'en donne pas moins un aperçu assez intéressant des mœurs musicales de l'époque), sous forme de conseils plus ou moins bouffons mais souvent acérés aux « poètes, compositeurs de musique, chanteurs de l'un et l'autre sexe, directeurs, instrumentistes, machinistes, peintres, bouffes, costumiers, pages, comparses, souffleurs, copistes, protecteurs et mères d'artistes et autres personnes attachées au théâtre ». Tout un programme, dont nous ne résisterons pas au plaisir de vous livrer des extraits dans les prochains numéros du blog !

 

 

Bien qu'il doive écrire son poème vers par vers, il composera l'opéra entier sans se préoccuper de l'action, afin que le public, incapable d'en deviner l'intrigue, l'attende avec curiosité jusqu'à la fin. 

 

Mais commençons aujourd'hui par le commencement, à savoir la page de titre, déjà un petit-chef d'oeuvre de malveillance à peine dissimulée. En effet, si l'auteur prudemment n'y figure pas, les victimes y sont assez clairement désignées pour les contemporains, par les mots comme par l'image.

On doit le décodage de ce «frontispice à clés » à un autre compositeur italien, Gian Francesco Malipiero (1882-1973), qui eut la chance de tomber sur un exemplaire original annoté à la main.

 

 

Le bon poète moderne s'arrangera pour que ses personnages sortent souvent sans motif; ils s'éloigneront l'un à la suite de l'autre après avoir chanté la canzonetta de rigueur.

 

Selon ces indications, et pour se contenter de l'essentiel, la gravure met en scène Vivaldi (désigné en-dessous comme l'imprimeur (!) du libelle sous l'anagramme transparent de Aldiviva), Orsatto (« orso » : ours), imprésario et responsable de théâtre, Modotto, jadis patron de péotte (« peata » : barque vénitienne) et également imprésario de son état, en fait un des agents et prête-nom par l'intermédiaire desquels Vivaldi dirigeait le théâtre Sant'Angelo à Venise (les autres noms figurant sous la gravure sont ceux de cantatrices, compositeurs et auteurs travaillant pour ce théâtre).

Décodage de Malipiero d'après les indications manuscrites :

« L'ours : le sieur Orsatto, imprésario qui aussitôt responsable d'un théâtre, loue des loges, des fauteuils, un bureau, etc., et fait provision de bois, de vin, de farine, etc., pour toute l'année. C'est pourquoi il se tient sur des sacs avec le drapeau de la victoire, drapeau dont le dessin se retrouve sur les billets du théâtre où le même Orsatto est impresario.

Le sieur Modotto navigue à deux rames contrairement à l'usage, et sans cérémonie, il daigne conduire le sieur Orsatto chez lui avec les provisions mentionnées ci-dessus.

Quant à l'Ange, dans le rôle de protecteur ou de gardien de l'embarcation, il symbolise le théâtre dont est imprésario le sieur Modatto ; mais par le chapeau sur la tête et le violon que joue l'ange avec un pied en l'air, on a voulu représenter Monsignor Vivaldi, en qui Modotto a mis toute sa confiance.

Monsignor Vivaldi, en même temps qu'il la lui joue (« gliela sonna » = « lui dit ses quatre vérités », expression populaire formant jeu de mot en italien), le fait aller à deux rames (= « le fait trimer ») et avec son pied en l'air il le fait avancer tout en battant la mesure. »

 

Une chose fort utile pour le poète moderne sera de faire une préface dans laquelle il apprendra au lecteur que son opéra est une oeuvre de jeunesse, et s'il pouvait ajouter qu'il l'a terminé en quelques jours (bien qu'en réalité il y ait mis plusieurs années), ce serait digne d'un vrai moderne.

 

Bref, un petit bijou de caricature façon 18e siècle ! En tout cas, au GEVA, on est quelque peu rassurés de ne pas avoir été les premiers à ramer sur la musique de Vivaldi ! même si Pierre ne bat pas la mesure avec un pied en l'air (à essayer ?) et n'est pas toujours un ange....

Benedetto Marcello

 
 
 
 
 
Benedetto Marcello 1686 - 1739.

Benedetto Marcello 1686 - 1739.

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